| Défaits, roman de Dennis Cooper :-D |
JE T'AIME, JE TE TUE ; JE T'AIME, MOI NON PLUS.
John Robinson dans Elephant. Le film de Gus Van Sant puise également son inspiration dans la tuerie de Columbine. |
Entre la tuerie d'Elephant et les scènes de cul de Ken Park, il est un roman qui transcrit tout le sentiment éprouvé lors du largage de ces deux bombes filmiques. Dennis Cooper, auteur de Closer, Guide, Try, Frisk et Wrong, est réputé pour n'écrire que sur le sexe entre garçons, souvent associé à la violence. Il s'agit cette fois d'élever le jeu à hauteur de réalité, qu'il puisera lui aussi dans un fait divers de l'univers fascinant des ados, et d'en sublimer la perversité. Ayant déjà tué son pote Rand, Larry (pas Larry Clark non, mais presque!) a hérité d'une mission : buter Gilman. Le mort couchait peut-être avec Jim, le frère de Larry (c'est en tout cas la question que soulève son journal intime), mais Larry le fera lui-même plus tard. Gilman hésitera entre tuer et se tuer, et optera finalement pour un massacre collectif. La tuerie de Columbine, encore une fois. Il serait intéressant de compter le nombre de "Pédé!" que se balancent les garçons de Défaits. Car si l'on exclut Jude, la petite copine de Larry (plutôt évoquée qu'active), c'est d'homosexualité et de refoulement dont il est question. Amical, non consenti ou incestueux, le sexe est ici un sacré défouloir permettant parfois d'ouvrir une réflexion sur la place exacte de Rand dans la vie de Jim. Au final, dans cette histoire où tout le monde s'aime, couche ensemble et est tenté de tuer l'autre (quand il ne passe pas à l'acte !), le ressort dramatique semble avoir autant de place dans le cœur de son supposé amant que dans celui de son frère jaloux (selon Jim, ce serait d'ailleurs de son assassin que Rand était amoureux ), dans la conscience des innocents que dans celle des conspirateurs lointains. Ce meurtre est survenu comme une erreur, un accident, l'absence résonne comme un remord à-demi avoué par le besoin de comprendre et c'est au journal du mort qu'est accordé le pouvoir de diriger les adolescents dans leurs actes, dans leurs pensées, dans leurs conversations. La justesse provocante du propos n'est pas revendiquée et pourtant, elle est. Y a-t-il un danger à sublimer les plus atroces pulsions d'un adolescent, d'un être humain, par et pour les besoins de l'art ? Au cinéma, Claire Denis avait osé le faire dans le terrifiant Trouble Every Day, tandis que Dennis Cooper ici ne vise nullement à impressionner. Saisissant un fait divers devenu cliché (la tuerie de Columbine), il capte dans la vie de jeunes garçons toute une série de pas que n'importe quel lecteur a pu rêver de franchir et les concentre dans une chronique cruelle. N'avons-nous jamais exprimé par des actes manqués ou des paroles incontrôlées le fantasme de coucher avec le frère, de tuer l'ami, de massacrer l'entourage ? Il ne s'agit pas d'engager une polémique, mais Défaits soulève une dérangeant quantité d'interrogations quant au pouvoir de l'instinct sur l'acte. Certes, le trait est grossi (il est rare que nous obéissions spontanément à nos pulsions, et fort heureusement quand il s'agit de meurtre ou de viol !), pourtant la franchise de Dennis Cooper ne peut laisser indifférent. Il se pourrait que l'âme des masqués les plus innocents soit interpellée par l'effrayant jusqu'au-boutisme de ces ados et par leur besoin urgent de baiser. C'est bien parce que la thématique est courante et aguichante qu'un roman qui ose encore aborder l'entremêlement du sexe et du meurtre se doit d'être ambitieux. Celui-là l'est. Prétentieux, jamais. © Ian |
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