> la chronique du petit ian.

LHASA : LA VRAIE MUSIQUE ALTERMONDIALISTE

> Création d'un univers. Ce n'est pas que je prenne parti contre Manu Chao (que je n'ai pas honte d'aimer, tout en étant conscient de ses supercheries) dans le débat sur la valeur de sa musique, mais j'ai définitivement attribué le titre d'"artiste altermondialiste" à Lhasa. Six ans après La llorona (un vrai succès, non immédiat mais durable : ce coup d'essai continue de se vendre), la chanteuse mexicaine signe un deuxième album exceptionnel. Ces années ont été interminables, j'ai constamment espéré ce disque qui ne venait jamais, d'autant plus lorsque Lhasa a repointé son nez aux côtés de ceux que j'aimais (en 2001 sur le nouvel opus d'Arthur H, en 2002 mentionnée dans les remerciements du DVD accompagnant le live de Mano Solo, en juin 2003 dans un duo avec les Tindersticks), car aucune de ces collaborations, si réussies fussent-elles, ne pouvait combler l'absence insoutenable d'album. Lhasa a pris le temps : de vivre (au Canada), de souffrir (en France), d'écrire, de donner, de chanter, d'enregistrer, de renoncer, de partir, de recommencer, de perfectionner. Désormais, The Living Road est là, posé sur mon bureau, je feuillette pour la énième fois le livret, je m'interroge et je ne comprends toujours pas. Il y a du blanc, beaucoup de blanc. Et puis des dessins à l'encre noire, les traits sont fins, les sujets intrigants. Lhasa est une poétesse, c'est elle qui a réalisé ces collages, comme le faisait Jacques Prévert. Elle assemble des animaux légendaires (un poisson volant) avec des personnages mythologiques (le cyclope), dans une nature mystérieuse, parfois délabrée. S'il est une conclusion à tirer de ces scènes difficilement décryptables, c'est que Lhasa a désormais un univers - terme utilisé à outrance par beaucoup, nécessaire ici. La llorana transportait par sa grâce et sa noirceur (et cela n'a pas changé) mais il n'y avait guère que la peinture de couverture pour proposer une esthétique à l'oeuvre musicale. Le livret de The Living Road, lui, foisonne de codes, multiplie les interrogations, prolonge la musique et les textes avec des illustrations participant à l'élaboration du monde de Lhasa. Le monde de Lhasa est à la fois intime et ouvert, c'est un altermonde qui ne se proclame pas comme tel.

> Intimité. La création de The Living Road a été longue et éprouvante. D'élans en déceptions, de reconnaissances humblement reçues en aléas de la vie privée difficilement encaissés, le deuxième album de Lhasa s'est construit, déconstruit et reconstruit, au gré des événements qui ont accentué le pessimisme de la belle. Mis en première ligne, l'exil est probablement pour la chanteuse l'occasion de revenir sur son enfance vécue d'abord au Mexique et poursuivie aux États-Unis (La frontera, J'arrive à la ville) et - peut-être - de la mettre en parallèle avec les dernières années, passées en France dans la douleur (Anywhere on this Road). Aujourd'hui, Lhasa s'est installée au Canada, mais rappelle tout au long de son album que sa vie a toujours été une succession de voyages physiques et mentaux, symbolysés par la route, "the living road". Les textes sont magnifiques, l'amour, éternel sujet, est dénué de toute mièvrerie car Lhasa a l'art d'en parler avec beaucoup de lyrisme et le considère sous des facettes différentes, pas forcément antagonistes : de sa soumission dans Con toda palabra et La confession à son masochisme dans Para el fin del mundo o el año nuevo ("Mañana te mato" ["Demain je te tue"], chante-telle), Lhasa attribue plusieurs violences à l'amour, qui aboutit en toute logique à la mort (les derniers vers de la dernière chanson, Soon this Space will be too Small, sont "My dust will tell / What my flesh would not / Soon this space will be too small / And I'll go outside" ["Ma poussière dira / Ce que ma chair n'a pas voulu dire / Bientôt cet espace sera trop petit / Et j'irais dehors"]).

> Altermonde. Avec la diversité de son instrumentation (percussions, basse, trompette, clarinette, violoncelle, contrebasse...), particulièrement séduisante sur La Marée haute et La Confession, The Living Road présente une grande richesse. L'une des principales surprises de cet album est d'entendre chanter Lhasa en français et en anglais. Alors que La llorona était intégralement en espagnol, The Living Road comporte l'héritage linguistique des terres d'exil de son auteur. Manu Chao en a fait sa stratégie commerciale et, si l'on compare The Living Road à Clandestino, l'album de Lhasa est de toute évidence le véritable carnet de voyage altermondialiste, celui qui transporte ailleurs, dans des pays et dans des états d'âme, celui dont les textes, quelle que soit la langue, sont soignés et traduits (ce que Manu Chao n'oserait jamais faire : se serait reconnaître son ridicule), celui aussi que tout le monde n'aura pas. Par son succès vérifiable sur la durée, permis par le bouche-à-oreille, et son appartenance au label tôt Ou tard, Lhasa est indubitablement l'artiste d'un monde à part et signe un nouvel album sublime. Le meilleur de l'année ? Réponse au prochain numéro...

© Ian

The Living Road, par Lhasa :-D

> www.lhasadesela.ca

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