#19.été 2004 Six bouquins pour l'été > La Chronique de Ian.

> Six bouquins de poche pour l'été

Philippe Besson | Son frère | 2001 | Pocket | 5 euros | :-)

Son frère n'est certainement pas le meilleur roman de Philippe Besson, auteur prolifique, successful et tout de même talentueux. Néanmoins, cette histoire d'agonie (adaptée au cinéma par Patrice Chéreau, pour un résultat décevant) met en évidence la rigueur stylistique insufflée par l'auteur à son ouvrage : Philippe Besson sait parler des hommes (à ce titre, la description du rasage de Thomas est incontournable), en particulier de l'ambiguïté des rapports fraternels, partagés entre inceste et rivalité. Présenté comme un journal intime à la chronologie éclatée, Son frère est une focalisation interne dans la conscience du sujet "sain". Cette forme d'expression, aussi étouffante que le thème de la maladie (bien que vécue par l'autre personnage), soulève une interrogation embarrasante : pourquoi pas le sida ? (Au sujet du fils gay et épargné du virus, le père demande à son enfant mourrant : "Pourquoi n'est-ce pas plutôt ton frère qui a attrapé cette maladie ?") Philippe Besson a-t-il voulu éviter le cliché ? préféré jouer les honteuses ? Nulle réponse ne semble évidente et, à bien des égards, le roman alimente le débat.

Italo Calvino | Si par une nuit d'hiver un voyageur | 1979 | Points | 5,95 euros | :-)

Souvent restreint à l'activité de quelques auteurs français (Raymond Queneau et Geogres Perec en chefs de file), le groupe de l'Oulipo fut aussi animé par le génial Italien Italo Calvino. Habités de plaisir et d'imaginaire, ses romans forment un monument duquel émerge cette expérimentation littéraire, Si par une nuit d'hiver un voyageur, où l'auteur s'attache à définir les rapports entre l'art et le public. L'incipit, magistrale et déconcertante "invitation au voyage" soutenue par le décor d'une gare, est une adresse directe au lecteur (premiers mots : "Tu vas commencer le nouveau roman d'Italo Calvino") qui trouve par la suite en un personnage de lectrice sa complémentarité. Jamais paralysé par la réflexion, Si par une nuit d'hiver un voyageur puise dans la forme fictionnelle une illustration ludique et accessible des théories du créateur. Calvino mise sur l'implication du lecteur dans un ouvrage indispensable à toute bibliothèque.

Mohamed Choukri | Le Pain nu| 1980 | Points | 4,80 euros | :-)

La sélection du Pain nu s'impose comme la nécessité de rendre hommage à un auteur décédé il y a quelques mois dans l'ignorance la plus surprenante. Ami de Tennesse Williams et (surtout) de Jean Genet, Mohamed Choukri rend compte dans Le Pain nu de son expérience de la violence, de la drogue, de l'alcool, de la misère et de la prostitution. Cette autobiographie, uniquement portée sur la jeunesse de l'écrivain, participe de la destruction du mythe de l'enfance. Cependant, au Maroc, l'ouvrage fut autant perçu comme l'autoportrait d'un individu aux pratiques condamnables que comme une critique de son pays (Le Pain nu y fut censuré de 1983 à 2000). Cet argument, quelle qu'en soit la portée commerciale (il est, au contraire, encourageant que le succès du livre repose en partie sur le scandale qu'il provoqua), accorde à l'oeuvre toute une importance, au-delà du dévoilement de l'écrivain : Le Pain nu porte en ses pages un verbe militant, heurté aux tabous que d'autres artistes tentent de combattre (en l'occurence, des cinéastes dont les films ont eu moins d'impact : André Téchiné, Sébastien Lifshitz ou Gaël Morel).

Diastème | Les papas et les mamans | 1997 | Points | 5,50 euros | :-)

Les lecteurs de la revue de cinéma Première se souviennent probablement de cet ancien journaliste. Toujours d'actualité avec la publication de 107 ans lors de la dernière rentrée littéraire, ses essais musicaux, son passage à la scène et, surtout, la réédition en poche de son premier roman, Les papas et les mamans, Diastème ne prétend pas marquer la culture de son époque, mais y laisse tout de même une griffe sympathique. Dans ce bouquin somme toute banal, l'auteur relate un ensemble de délires d'une adolescence prolongée, où se croisent les potes, les copines et, bien sûr, les papas et les mamans. L'écriture, simple et franchement jouissive, fait de ce livre un poche idéal pour l'été.

Richard Morgiève| Ma vie folle| 2000 | Pocket | 4,70 euros | :-D

Il manquait à ce site quelques lignes à propos d'un des meilleurs auteurs contemporains. L'erreur est réparée avec ce papier sur Ma vie folle, autofiction la plus authentique de Richard Morgiève. Un livre dirigé par la mort (celle de la mère, décédée d'un cancer ; celle du père, suicidé au gaz) se doit-il de porter un titre comportant le mot "vie" ? L'existence du narrateur est habitée d'une folie sécrétée par l'écriture de façon toute à fait impressionnante : toute la liberté de Morgiève jaillit dans son expression artistique, où la syntaxe et la ponctuation font appel à l'instinct, non plus aux conventions. C'est l'homme qui parle, il communique au lecteur son vertige, son besoin d'écriture. Les mots défilent dans l'urgence, les idées sont précipitées, et pourtant l'angoisse résonne de façon lancinante. Ma vie folle est une accumulation d'échecs, de regrets, un regard désespérant et magnifique sur le parcours de son auteur. Il est indispensable de compléter cette approche de Morgiève par la lecture de ses autres oeuvres (Ton corps, Deux mille capotes à l'heure, Ce que Dieu et les anges, Mon petit garçon, etc.)

Georges Perec | Les choses| 1965 | Pocket | 3,70 euros | :-D

Georges Perec n'est pas le pendant français d'Italo Calvino, mais participe du même courant littéraire. Pourtant, il n'y a guère de manifestations sytlistiques de l'Oulipo, dans Les Choses. Tout réside dans le sujet de cette "histoire des années soixante", peinture sociologique d'un jeune couple que l'on qualifierait presque aujourd'hui de "bobo". A mesure que le récit progresse, la conception de l'idéal à atteindre gagne en complexité et ne survit guère aux diverses désillusions. Le caractère indispensable et pourtant néfaste des "choses" témoigne d'un ancrage inévitable du couple dans la société de consommation. "Ceux qui se sont imaginé que je [la] condamnais [...] n'ont vraiment rien compris à mon livre", affirme Perec. Il paraît bien difficile, cependant, d'en envisager une célébration de la part de l'auteur. La permanence du message de Perec se manifeste à travers sa confiance dans la possibilité du bonheur, même s'il ne trouve point encore son accomplissement.

 

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