AVRIL-MAI 2005 # 24 |
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FILMER LES TRIANGLES ROSES > PARAGRAPHE 175, BENT, UN AMOUR A TAIRE. |
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Paragraphe 175, de Rob Epstein et Jeffrey Friedman
Bent, de Sean Mathias
Un amour à taire, de Christian Faure |
Si, quand
ils sont cités parmi les victimes du nazisme, les
Triangles roses sont souvent les derniers à l'être, il
semblerait qu'un certain nombre d'artistes militants
s'efforcent de transmettre au plus grand nombre, sinon la
seule information que la déportation homo a existé, un
message de confirmation, à savoir que la déportation
homo a effectivement existé. Car outre les
Triangles roses, morts ou rescapés des camps, ce sont
tous les homos qui aujourd'hui souffrent de l'ignorance
autant que du négationisme... quand ils n'ignorent pas
eux-mêmes cet épisode de l'histoire largement occulté. Une photographie de Pierre et Gilles en 1993 (Le Triangle rose), quelques essais à vocation documentaire (dont le témoignage de Pierre Seel et d'indispensables ouvrages de Jean Le Bitoux, qui ont respectivement inspiré et participé à l'élaboration d'Un amour à taire), aujourd'hui des films. L'un destiné au cinéma, le documentaire Paragraphe 175 de Rob Epstein et Jeffrey Friedman (effectivement sorti en 2001), les deux autres étant des fictions télévisées : Bent de Sean Mathias et Un amour à taire de Christian Faure. En soi, le choix du format a une implication majeure : diffuser un téléfilm, c'est confier à la culture de masse le soin d'offrir au plus grand nombre des oeuvres à portée didactique aux côtés de divertissements abrutissants. L'audience d'Un amour à taire a prouvé que le sujet suscitait un intérêt non négligeable chez ceux-là même qui se sont ensuite rabatus sur "Y a que la vérité qui compte !" ; en revanche, peu de spectateurs ont choisi d'assister à Paragraphe 175 et à Bent, qui, certes, ne bénéficiaient pas d'une promotion aussi importante que le film de Christian Faure. Les deux oeuvres plus confidentielles circulent néanmoins dans les festivals de film gay et lesbien, la pièce à l'origine du film de Sean Mathias est par ailleurs régulièrement montée au théâtre. Quel traitement artistique est alors conféré au thème de la déportation homo ? Le genre documentaire, adopté par Rob Epstein et Jeffrey Friedman (professionnels du genre, bien connus des gays cinéphiles), élève leur Paragraphe 175 au statut d'oeuvre irremplaçable, inégalable. Mais le choix de la fiction, par Sean Mathias comme par Christian Faure, n'est pas moins garant de qualité. Bent, tout particulièrement, propose une plongée étouffante dans les camps de concentration, qu'Un amour à taire montre très peu, malgré ce que laisse à penser la bande-annonce. L'un comme l'autre établissent une reconstitution intéressante de cette vie sous-terraine pendant la deuxième guerre mondiale et exposent des accès de violence insoutenables. La beauté de Bent consiste à sublimer l'enfer, comme en témoigne l'inoubliable scène où les deux compagnons déportés simulent un acte sexuel par la seule force mentale. Cette séquence, où le travail de la bande-son joue un rôle essentiel, est d'une puissance formidable et convoque l'imaginaire du spectateur autant que celui des protagonistes. Un amour à taire mérite un traitement particulier, en ce qu'il conjugue impératifs commerciaux et exigences artistiques. Ce titre trompeur (ce n'est pas sa relation amoureuse qui provoque la déportation de Jean, mais le fait qu'il ait dansé avec un homme au cours d'une soirée homo) est à comprendre comme "Un amour à terre", voire "Des amours à terre", si l'on prend en compte le double échec amoureux que provoque l'arrestation du personnage principal. Il ne s'agit pas d'un film sur les camps, mais bien d'une fiction traditionnelle a priori, avec caméra mouvante et montage parallèle (dans la deuxième partie), ainsi qu'une grande part de psychologie. Les qualités du scénario n'en sont pas altérées : au contraire, celui-ci est d'une grande efficacité, comptant moins sur les sentiments pour provoquer l'émotion que sur une violence brute, inouïe, inhabituelle dans les téléfilms. L'histoire suscite en outre une analyse permanente : objectivement, c'est bien cette danse masculine qui provoque la déportation de Jean ; pourtant, le spectateur est sans cesse en quête de cause profonde : si le frère n'avait pas mis au point cette stratégie, Jean n'aurait pas été déporté ; mais si l'amie de Jean n'avait pas amené le frère à la maison, le frère n'aurait pas mis au point cette stratégie ; mais si Jean avait renoncé à protéger son amie, celle-ci n'aurait pas amené le frère à la maison... Il faut en conclure que cette histoire, malgré son traitement réaliste, repose sur l'absurde. Faut-il reprocher à Christian Faure d'avoir privilégié l'intrigue amoureuse au détriment d'un film historique ? Si ce film est juste une question d'amour, alors elle demeure audacieuse en 2005 et sa nouvelle oeuvre est plus qu'un téléfilm. © Ian |
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