#21.novembre 2004 Sébastien Lifshitz | Wild Side | 2004 | :-D > La Chronique de Ian.

Un DVD

> Sébastien Lifshitz, Wild Side.

 

Il y a, dans Wild Side, une coexistence du vrai et du symbole, illustrée par la photographie d'Agnès Godard : celle-ci n'est-elle pas autant habituée à sublimer les corps qu'à montrer la réalité brute ?

 

Le DVD > "De l'autre côté", reportage sur la réalisation du film, ponctué d'entretiens passionnants avec les comédiens, le réalisateur, le coscénariste et la directrice de la photographie, dont le témoignage est particulièrement instructif. Trois scènes coupées (deux l'étant "pour raison de rythme") renforcent la beauté et le mystère du film.

Impossible d'échapper à la comparaison avec le Tiresia de Bertrand Bonello. Construit autour du parcours d'une trans prostituée, le film de Sébastien Lifshitz livre l'une des clés de son esthétique par le choix, identique à celui de Bonello, de filmer le bois de Boulogne en un long et superbe travelling balayant le bas-côté de la route. Abbas Kiarostami dit du travelling qu'il s'agit d'un mouvement sans réalisme, donnant l'impression que les verticales du champ courent, tandis que le seul appareil mobile est la caméra. Et sa réponse, comme celle de Lifshitz, comme celle de Bonello, c'est la voiture. Filmer dans la voiture en marche, depuis le point de vue des passagers, afin de projeter à l'écran (= le pare-brise) la réalité du monde. Wild Side comme Tiresia donne donc au spectateur, dans un premier temps, la sensation d'être le chauffeur, le voyeur, le client, qui roule et déshabille du regard ce qui pourrait être l'argument du film : contempler une trans. La figure du voyeur est double : il est intégré à la diégèse (Terranova dans Tiresia, le dernier client dans Wild Side), il est aussi spectateur, et cela nécessite d'être déjoué par l'exposition, une bonne fois pour toute, du sexe de Tiresia et de Stéphanie. Déjouer la curiosité implique par ailleurs des choix, tous deux défendables, tous deux judicieux, bien qu'opposés : deux acteurs (un homme et une femme) pour un même rôle dans Tiresia ; une vraie trans dans Wild Side, où la démarche partiellement documentaire se doit par conséquent d'évincer toute exploration digne d'un laboratoire. Sébastien Lifshitz renonce ainsi à la crudité excessive de Bonello (aucune connotation péjorative à l'adjectif "excessive" ici), chez qui sexe et violence sont dans la démesure : à la fois au sens propre, si l'on considère la taille du phallus dans la séquence répétée d'amour à trois de Tiresia, et au sens figuré, si l'on considère l'atrocité de l'acte de Terranova. Lifshitz, lui, adopte une représentation paradoxale de l'acte sexuel. D'abord montrée sans fard (il a déjà prouvé dans Presque rien que la nudité n'est pas un obstacle), l'étreinte s'achève par des plans répondant à la théorie eisensteinienne du montage des attractions : à deux reprises, l'éjaculation est traduite par des métaphores, qu'il s'agisse d'un combat de manga ou d'une envolée d'oiseaux. Il y a ainsi, dans Wild Side, une coexistence du vrai et du symbole, illustrée par la photographie d'Agnès Godard : celle-ci n'est-elle pas autant habituée à sublimer les corps (voir son travail sur Beau travail et Trouble Every Day, de Claire Denis) qu'à montrer la réalité brute (cf. La vie rêvée des anges, d'Erick Zonca) ? A ce titre, Wild Side se détache de Tiresia, mythe cinématographique, par une certaine authenticité : la trans et le beur sont condamnés à la prostitution, dans laquelle finit par sombrer à son tour le clandestin russe de manière incontrôlée. La menace des clichés pessimistes est sitôt contredite par le soucis d'évincer certaines idées reçues : l'amour à trois trouve son épanouissement, et la thèse d'une sexualité choisie est, quant à elle, réfutée (petitE, Pierre/Stéphanie est déjà androgyne). Sur cette question, le scénario co-écrit avec Stéphane Bouquet fait preuve de qualités rares : tandis que la mère de Stéphanie persiste, jusqu'à la mort, à appeler sa fille "mon petit garçon", un ancien camarade déclare "Au fond, tu n'as pas changé" - et Stéphanie de répliquer : "Ben non, c'est toujours moi." Si Lifshitz en dit peu du passé de Jamel, il founit des informations sur celui de Mikhail et de Stéphanie, présentés comme deux survivants : qui, en effet, aspire à la vie, dans ces parcours parsemés de morts ? Un gay, rescapé de la guerre de Tchétchénie. Dans ses bras, une trans qui perd toute sa famille : le père, la soeur et bientôt la mère. Le réalisateur ne nie pas les stéréotypes, mais refuse d'y cloisonner ses personnages. Il serait réducteur de ne les considérer qu'en fonction de leur marginalité. Lifshitz lève des tabous plutôt que des clichés : en effet, il n'y a guère que Téchiné, Morel et lui à oser filmer des beurs gays ; quant à l'homosexualité russe, elle se révèle, chez d'autres auteurs, ou niée (Alexandre Sokourov) ou implicite (Serguéï Eisenstein, Serguéï Paradjanov - il faut néanmoins saluer ces deux derniers pour leurs efforts de suggestion, compte tenu de la période à laquelle ils filmaient) ; enfin, il faut attendre Bonello et Lishitz pour dépasser l'image des travs et des trans imposée par le cinéma hétéro-beauf depuis La Cage aux folles jusqu'alors. Cela suffit à conférer au film une dimension politique, peut-être pas revendiquée, mais évidente et nécessaire.

© Ian

 

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