DR |
LA VIE RÊVÉE DES ANGES d'Érick ZONCA |
| > Naissance d'un
auteur et d'une oeuvre. Si La vie rêvée des anges est le premier long-métrage d'Érick Zonca, le réalisateur orléanais n'était pas un inconnu à sa sortie (1998) : auteur de plusieurs courts-métrages de qualité, il a intégré la cour des grands assez tardivement, à plus de quarante ans, avec ce film formidable où se côtoient les classes sociales, à travers des personnages, tous jeunes mais dont les destins ont différé. Couronné à Cannes, aux Césars et à l'étranger, ce "petit film" a patiemment monté en grade et joui d'un joli succès, en grande partie dû au favorable bouche à oreille dont il a bénéficié. > De la comédie au drame, ou quand la France s'empare du film social, cru et réaliste. Les Anglais ont, parmi tant d'autres non moins talenteux, Ken Loach et Mike Leigh. Leur cinéma dresse quasi toujours un constat social de leur Grande-Bretagne ouvrière, trimant pour se payer quelques instants de bonheur. Une bonne dose d'humour (on ne se laisse pas abattre !) équilibre généralement la puissance tragique qui habite ces films. En France, il y avait, à la rigueur, André Téchiné. Mais enfin, ça n'était pas exactement le même cinéma, ni les mêmes intentions. Avec la sortie de La vie rêvée des anges, c'est aussi un genre qui a touché la France. L'histoire est celle d'Isa (Élodie Bouchez), jeune paumée qui débarque à Lilles et trouve un emploi en usine. Aussitôt virée, elle y fait la rencontre de Marie (Natacha Régnier), qui l'héberge dans un appartement qui ne lui appartient pas : la résidente habituelle est plongée dans un profond coma. Isa se rend à l'hôpital, lit son journal intime à la patiente, dans l'espoir de la réveiller, ou simplement pour lui tenir compagnie. Marie tombe amoureuse d'un jeune bourgeois manipulateur (Grégoire Colin). Et c'est là qu'interviennent les ennuis. Au rythme d'une fissure grandissante entre les soeurs de peine, la souffrance des deux s'accroît. L'une s'en sortira, l'autre pas. |
On ne rit guère, dans cette chronique
désabusée. Pourtant, il y a de la vie. Et pas si peu
d'espoir. Il faut prendre l'expression de "film
social" au sens large : Érick Zonca ne fait pas que
s'apitoyer sur le sort des ouvriers, loin s'en faut, il
traite aussi des rapports humains, de la vie à
plusieurs, l'amour, l'amitié. Sans être superficiel. Dans sa tentative de dépeindre la jeunesse, à l'instar de Téchiné, Érick Zonca nous gratifie d'un travail de qualité. Il y a Isa, la douce rebelle, pleine d'humour et de volonté ; il y a Marie, la révoltée qui n'a plus le goût de rien, sinon d'aimer aveuglément un traître ; il y a Chriss, le bourgeois, le salaud, après tout aussi perdu que les autres ; il y a Charlie, Fredo, les gentils videurs d'un club appartenant à Chriss. Pour autant, aucun personnage n'est manichéen : chacun est présenté tel quel, avec ses qualités et ses défauts, tous au même niveau, tous dans leur galère. Intéressante aussi est l'évolution de l'amitié qui lie Isa à Marie, de la sympathie à la perversité. L'occasion pour chacune des deux actrices de décupler tout son talent, par un jeu aussi admirable que différent, caractère oblige. Bonne pioche également quant au choix de Grégoire Colin qui, à travers son allure seule (regard et corps magnifiques), mystifie son rôle de jeune riche - on sait aussi qu'Érick Zonca aime la chair. Avec la musique de Yann Tiersen (qui en ce temps-là n'était pas réduit au Fabuleux Destin d'Amélie Poulain), juste le temps d'un générique assez porté vers l'espoir, et la toujours belle photographie d'Agnès Godard (notamment fidèle complice de Claire Denis), le travail technique contribue à parfaire cette oeuvre qui, pourtant dramatique, ne cède jamais sa place au pathos. La vie rêvée des anges. France. 1998. Drame social réalisé par Érick Zonca. Avec Élodie Bouchez (Isa), Natacha Régnier (Marie), Grégoire Colin (Chriss)... Scénario : Érick Zonca, Virginie Wagon. Musique : Yann Tiersen. 2h. La vie rêvée des anges a reçu un double prix d'interprétation féminine au Festival de Cannes en 1998, et les Césars du meilleur film, de la meilleure actrice (Élodie Bouchez) et du meilleur espoir féminin (Natacha Régnier). Disponible en VHS et DVD. |